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Hommage à Alber Elbaz

By Astrid Wendlandt
02/05/21
Hommage à Alber Elbaz

Alors que la réalité de la disparition d'Alber Elbaz pénètre le cœur de tous ceux qui l'ont admiré et aimé, quelques mots sur cette mémorable figure de la mode, aussi ronde que ses lunettes. Nous restons incrédules, une semaine après son décès à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris, le samedi 24 avril, victime de la Covid-19.

La contribution d'Alber Elbaz à la mode est immense. Il était un innovateur en termes de coupes, de silhouettes chics et de textiles, chez Guy Laroche, Yves Saint Laurent Rive Gauche et Lanvin. Après avoir quitté Lanvin en 2015, il s’est passionné pour la technologie. Il y a quatre mois, Alber Elbaz a lancé son AZ Factory, dévoilant des tenues réalisées avec des tissus high-tech qui utilisent treize niveaux d'élasticité différents pour « façonner » le corps d'une femme à différents endroits. Il a apporté à la mode contemporaine, une fraîcheur, une modernité, une audace inégalées.

Alber Elbaz a rejoint les « Immortels », le panthéon des grands créateurs comme Yves Saint Laurent, dont il a chaussé les bottes en 1999, et le « Kaiser » Karl Lagerfeld, grand-père spirituel de la famille de la mode, disparu il y a deux ans.

La première fois que j'ai rencontré Alber Elbaz, c'était en 2016. Nous avons déjeuné avec son compagnon Alex Koo au restaurant japonais Hanawa, juste derrière Chanel, avenue Montaigne à Paris. Nous étions assis dans une petite salle VIP au deuxième étage. Le déjeuner devait durer une heure mais nous avons discuté pendant trois heures, de la nature, d'Israël, de la spiritualité et des dernières actualités de la mode.

Je ne m'attendais pas à rencontrer un être aussi chaleureux, généreux et passionné. Il était curieux et posait beaucoup de questions. Alors que nous avalions assiette sur assiette de sashimis, il s'est justifié de manger autant en disant qu'il avait traversé une période très difficile et sombré dans la dépression après avoir quitté Lanvin. Pendant des mois, Alber Elbaz avait été incapable de penser reprendre un crayon pour dessiner quoi que ce soit.

J'avais été présentée à Alber Elbaz par Ralph Toledano, qui l'avait engagé en 1996 pour ressusciter Guy Laroche. Il lui avait donné son premier poste de directeur de la création et était resté un ami proche depuis. Toledano m’a aidée à rencontrer Alber Elbaz pour qu'il me livre des anecdotes afin que j’étoffe son portrait dans le livre que je rédigeais à l'époque et que je publierai cinq ans plus tard sous le titre Le luxe à la conquête du monde (Paris : Miss Tweed Éditions, 2019).

À l’époque, j'étais en charge de la rubrique luxe de Reuters. Je connaissais Alber, le designer vedette, mais très peu l'homme. Je l'avais régulièrement interviewé au milieu de la foule des journalistes, en jouant des coudes pour lui coller un micro sous le menton, après ses défilés Lanvin. À cette époque, en coulisses, apparaissait traditionnellement l’extravagante Madame Wang. La Chinoise de Taiwan, propriétaire de la marque, fêtait Alber avec un gigantesque bouquet de roses blanches.

Il répondait aux questions des journalistes qui le harcelaient, de sa voix caractéristique, douce et légèrement plaintive : « Les femmes ont juste besoin d'aimer leur corps. Je les aime et je ne travaille que pour elles. » Alber Elbaz a donné un nouveau souffle à Lanvin pendant 14 ans et réussi à faire gagner, à la plus ancienne maison de couture française, pas moins de 235 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2012, année où elle a atteint son apogée. Trois ans plus tard, Madame Wang le licenciait en le traitant de traître pour avoir invité des Qataris à investir la maison.

Après ce premier déjeuner chez Hanawa, Alber Elbaz et moi nous sommes retrouvés plusieurs fois pour manger un morceau dans divers endroits, comme le restaurant de l’hôtel Meurice, situé juste en face de son appartement de la rive gauche, le café-restaurant Le Fumoir, près du musée du Louvre, ou encore cet adorable petit bistro bien français, Le Bon Saint Pourçain, derrière l'église Saint-Sulpice. J'essayais de glisser dans nos conversations quelques questions sur sa vie et ses aventures afin de recueillir des éléments pour mon livre. Mais il retournait invariablement la situation et me cuisinait pour savoir ce que je savais sur telle ou telle marque de mode ou personnalité. En fin de compte, c’était lui qui me tirait les vers du nez.

J'étais également présente lorsqu'Alber Elbaz reçut les insignes d'Officier de la Légion d'Honneur, de la main d'Audrey Azoulay, ministre de la Culture. La cérémonie s'est déroulée dans les salons de la Rue de Valois, devant plus de 100 personnes, parmi lesquelles de nombreux visages familiers de Lanvin, notamment les anciens directeurs généraux Thierry Andretta, aujourd'hui à la tête de Mulberry, et Paul Deneve, qui était alors chez Apple. Il y avait aussi Ralph Toledano et de nombreuses personnalité de l'industrie de la mode.

Thierry Andretta, Alber Elbaz, Ralph Toledano, Paul Deneve

De gauche à droite : Thierry Andretta, Alber Elbaz, Ralph Toledano, Paul Deneve

L'atmosphère était celle d'une réunion d'anciens élèves, avec de nombreux stylistes, rédacteurs de mode et acheteurs, qui n'avaient pas vu Alber Elbaz depuis son départ de Lanvin en octobre de l'année précédente. Au début de la cérémonie, Alber Elbaz a déclaré : « Wow, quel fabuleux premier rang ! » face aux actrices Kirstin Scott-Thomas, Demi Moore et la rédactrice en chef du Vogue américain Anna Wintour. Puis, il a rapidement admis : « Je suis toujours amoureux de la mode, et la mode me manque ».

Alber Elbaz, Astrid Wendlandt, Ralph Toledano

De gauche à droite : Alber Elbaz, Astrid Wendlandt, Ralph Toledano

Ensuite, il a annoncé qu'il avait créé un parfum appelé Superstitious pour la maison française Editions de Parfums Frederic Malle. Cette marque de parfums de niche fait partie du géant américain des cosmétiques Estee Lauder depuis 2014. Alors qu'Alber Elbaz clôturait l'événement et que son parfum était distribué aux invités, il a déclaré : « Je vous ai invités aujourd'hui à un spectacle sans robes. Au lieu de cela, vous sortirez avec le parfum d'une robe ».

Alber Elbaz à Muscat

Alber Elbaz à Muscat, Oman, 2017

J'ai également eu la joie d'interviewer Alber Elbaz lors du sommet du luxe de Conde Nast International à Muscat, Sultanat d’Oman. Il a assisté à la réunion vêtu de noir avec ses classiques grosses chaussures et sans chaussettes, arborant fièrement sa rosette de la Légion d'Honneur.

Alex Koo, Alber Elbaz, Ingie Chalhoub, Astrid Wendlandt, Pierre Denis

De gauche à droite : Alex Koo, Alber Elbaz, Ingie Chalhoub, Astrid Wendlandt, Pierre Denis (ex-PDG de Jimmy Choo)

À Oman, Alber Elbaz a souligné la confusion et la peur qui régnaient dans le secteur de la mode. Il a commenté la multiplication exponentielle des collections par les grandes maisons pour faire la une des journaux et générer du trafic dans leurs magasins.

« Chaque fois que je parle avec ma famille de la mode, je n'entends que des plaintes », a déclaré Alber Elbaz lors de la conférence de Conde Nast qui s'est tenue dans un hôtel de luxe sur le rivage du golfe d'Oman. « Trop de défilés, trop de collections. La semaine de la mode à Moscou ? Non, attendez, c'est la semaine de la mode en Inde. Trop de confusion, quelle saison voyons-nous maintenant ? Automne/hiver ? Printemps/Été ? Non, c'est Resort. Non, c'est la croisière 2017. Et encore, et encore, et c'est sans fin. Comment se fait-il que personne ne soit heureux ? Trop de peurs et pas assez d'amour. »

Alber Elbaz a critiqué le manque d'audace et de prise de risque de l'industrie de la mode. « Quand on crée, on doit d'abord commencer par un rêve et une intuition. Le marketing vient après, pas avant. Oui, je sais que faire appel à l'intuition est risqué... Mais, nous savons tous que certaines des meilleures innovations de l'histoire sont arrivées parce que des gens ont fait confiance à leur intuition et se sont lancés », avait déclaré Alber Elbaz lors de la conférence.

Il a ensuite abordé la question de savoir quel était le rôle d'un créateur de mode aujourd'hui.

« Mon psychiatre m'a dit un jour que, si les femmes d'aujourd'hui pouvaient s’acheter un nouveau visage, de nouvelles lèvres, de nouveaux seins, de nouvelles fesses, de nouveaux cheveux, une nouvelle peau, et Dieu sait quoi encore, peut-être le corps était-il devenu la nouvelle robe ? Est-ce raison pour laquelle il y a tant de designers au chômage ? Et si le corps est la nouvelle robe, quel est notre rôle à nous, designers ? De s'habiller ? Ou de nous déshabiller ? » a demandé Alber Elbaz à la foule présente à cette conférence sur le luxe.

J'ai publié mon article en début de soirée. Alber Elbaz m'a cherchée partout dans l'hôtel pour me demander de le modifier. On lui avait dit que j'étais allée me baigner. En effet, presque tous les soirs à Oman, avant d'aller me coucher, je prenais un bain de minuit dans le golfe. Je n'ai découvert qu'à mon retour, assez tard, qu'Alber Elbaz me cherchait. « J’ai eu très peur de pas pouvoir te parler », m'a-t-il dit, plutôt anxieux, au téléphone. « Les gens m'ont dit que tu avais disparu. » Il m'a demandé de retirer les noms des grandes marques que j'avais mentionnées en tête de l'article, craignant que cela ne lui attire des ennuis alors qu’il était encore sur le marché et susceptible de travailler pour l'une d'entre elles. Alber Elbaz savait à quel point ces maisons pouvaient être sensibles.

SHAKESPEARE & COMPANY

La dernière fois que j'ai fait la fête avec Alber Elbaz, c'était pour le lancement de l’édition anglaise de mon livre, le 14 octobre 2019. La fête s'est tenue au deuxième étage de la plus ancienne librairie anglophone de Paris, Shakespeare & Company, juste en face de la cathédrale Notre-Dame. Là, Alber Elbaz est tombé dans les bras d'Alain-Dominique Perrin, l'un des héros de mon livre, qui travaille toujours pour Richemont et a rencontré les célèbres écrivains français Marek Halter et Sylvain Tesson.

Le lendemain, j'étais loin de me douter qu’Alber Elbaz et Perrin annonceraient que Richemont avait accepté de soutenir la nouvelle entreprise de mode d'Alber Elbaz, qui n'avait pas encore de nom. Il a dit qu'il s'agirait d'un projet technologique, sans donner plus de détails. Ce n'est que plus d'un an et demi plus tard, en janvier 2021, pendant la Semaine de la couture à Paris, qu’il a lancé son AZ Factory. Il apportait une nouvelle vision, une fraîcheur dans le monde de la mode, avec des tenues high-tech et des « sneaky pumps », des espadrilles à bouts pointus, qui, selon lui, s'inspirent du goût des femmes pour « le côté pointu des escarpins qui allonge mes jambes ».

Le créateur a été à la hauteur de sa réputation d’innovateur dans les matières et textiles. On ne sait pas vraiment ce qu'il adviendra d’AZ Factory, maintenant qu'il est parti. Le projet était intimement lié à l'homme. Il est possible que Richemont décide de plier cette jeune maison. Espérons que cela ne se produise pas trop rapidement. Une décision financière froide qui briserait les espoirs de tous ceux qui ont permis à AZ Factory de voir le jour et qui ont cru en la vision d'Alber Elbaz. Richemont n'a jamais eu beaucoup de chance dans la mode. Chloé perd toujours de l'argent, Azzedine Alaïa est mort en 2017 et Richemont n'a pas doté la marque d'énormes budgets marketing pour la développer. Maintenant, Alber Elbaz est parti.

Repose en paix Alber. Tu n'es peut-être plus parmi nous, mais ton étoile ne cessera jamais de scintiller au firmament de la mode.

(Édité par Adeline Cosson, photos par Astrid Wendlandt)